Hot In Press / November 2017 | Dure Vie talked to D’julz [FR]

November 23, 2018

Dans le cadre de la soirée de lancement de la tournée Ravelations en France qui aura lieu le 4 novembre au Badaboum, nous avons eu la chance d’aller rencontrer D’Julz pour lui poser quelques questions. À la fois témoin et acteur de l’évolution de la scène électronique française depuis ses débuts, il a toujours su imposer sa ligne artistique et ne jamais dévier de la philosophie propre à sa musique. De Paris à New-York, D’Julz s’est imprégné des différents styles pour créer sa propre entité, Bass Culture, véritable référence depuis 20 ans.

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En prĂ©lude Ă  la soirĂ©e du 4 novembre au Badaboum, que sais-tu de Ravelations ?

Je lis souvent leurs articles qui me font bien rigoler et je les suis depuis un petit bout de temps. À la base je ne savais pas qui était derrière ce magazine et puis je me suis rendu compte que je croisais et que je côtoyais depuis longtemps en soirées les gens qui l’ont créé. C’est vraiment très bien d’avoir un peu d’humour dans un milieu qui se prend parfois un peu trop au sérieux. J’ai bien aimé leur communication autour de leur événement et je me suis dit que ça ferait pas de mal de jouer à une soirée un peu second degré.

Tu vas Ă©galement partager les platines avec Grego G et Eric LabbĂ©, des djs que tu connais ?

On s’est déjà croisés plusieurs fois avec Eric mais je ne le connais pas très bien. Greg, je le connais depuis très longtemps car il sortait dans les premières raves comme moi. Ça doit faire 25 ans mais on a rarement joué ensemble donc ça va être sympa de se retrouver sur le line-up !

« A cette Ă©poque, les DJs mĂ©langeaient beaucoup la house et le hip-hop. Â»

En relisant des interviews ou des biographies à ton sujet, on comprend que l’année 1992 a représenté un tournant pour toi : l’année de tes premières raves en tant que DJ. Quel était ton milieu musical avant ça ?

Avant la musique Ă©lectronique, j’avais un background très black music, mes racines sont tournĂ©es vers la funk et la soul, j’adorais Prince quand j’étais ado. De fil en aiguille, je me suis tournĂ© vers James BrownFunkadelic, … J’ai aussi eu une pĂ©riode hip-hop, Ă  une Ă©poque oĂą le genre Ă©tait plus festif, dans la veine Grand Master Flash. J’écoutais Ă©galement beaucoup De La Soul ou A Tribe Called Quest et ce qui est intĂ©ressant c’est qu’à cette Ă©poque, les djs mĂ©langeaient beaucoup la house et le hip-hop, il y avait beaucoup de ponts entre les deux.

Entre le moment où j’était simple clubbeur ou raveur et celui où je suis passé derrière les platines, il ne s’est passé que deux ou trois ans, ça a été assez rapide. J’écoutais déjà de la musique électronique vers 1988-89 et j’ai commencé à sortir, acheter mes premiers disques et rencontrer les acteurs de cette scène en 1990. Deux ans après, je me suis retrouvé à jouer dans mes premières raves.

Peux-tu nous raconter ta première rave en tant que dj?

C’était un peu avant que j’ai mon nom sur un flyer pour la première fois, dans un entrepĂ´t vers Ivry. J’étais avec un des premiers djs français qui par la suite a un peu Ă©tĂ© oubliĂ© par la presse, Guillaume la Tortue. Avec JĂ©rĂ´me Pacman, ils ont Ă©tĂ© les deux personnes qui m’ont poussĂ© Ă  mixer.

J’écoutais beaucoup la musique qu’il jouait, je m’achetais les mĂŞmes disques que lui et je l’accompagnais très souvent dans ses soirĂ©es. Au cours de cet Ă©vĂ©nement-lĂ , au lever du jour, il a commencĂ© Ă  en avoir un peu marre de jouer et du coup il m’a dit de le remplacer pour lui permettre de faire un break. Du coup j’ai fait un set de 15-30 minutes en prenant les disques que je connaissais dans son bac et ça a Ă©tĂ© le saut dans le vide, il devait y avoir 400 ou 500 personnes. C’était tellement spontanĂ© que ça s’est vraiment bien passĂ©. Si j’avais su ça deux semaines avant, je me serais peut ĂŞtre mis une trop grosse pression. 

« Chaque collectif avait sa couleur musicale et un pied Ă  l’étranger. La scène française n’en Ă©tait encore qu’à son balbutiement. Â»

À partir de ce moment-là tu as pu commencer à tourner. Dans quels lieux as-tu eu l’occasion de jouer durant cette année, avant ton départ à New-York ?

Je ne jouais pas encore au club, mĂŞme si je sortais autant en club qu’en rave. Par dĂ©finition les raves changeaient toujours de lieux donc c’était des usines, des entrepĂ´ts dĂ©saffectĂ©s… C’était principalement en pĂ©riphĂ©rie de Paris, vers St-Ouen, Montreuil, Ivry ou encore Asnières. Les lieux changeaient mais je jouais rĂ©gulièrement pour les mĂŞmes organisateurs, je pense notamment Ă  Lunacy. J’ai beaucoup jouĂ© dans le cadre de leurs soirĂ©es, ainsi que pour les anglais de Soma. 

Ce qui Ă©tait gĂ©nial, c’est que chaque collectif avait sa couleur musicale et avait un pied Ă  l’étranger. La scène française n’en Ă©tait encore qu’à son balbutiement. Par exemple Mozinor faisait venir des italiens comme Francesco Farfa, Soma des anglais comme Sasha ou Andrew Weatherall ; Lunacy Ă©tait plutĂ´t orientĂ© hollandais et comme j’étais pas mal inspirĂ© par la musique venant de lĂ -bas j’étais souvent avec eux. Je pense aussi aux soirĂ©es Phantom qui Ă©taient quasiment des festivals de musique avec environ 5 000 personnes et plusieurs scènes. 

Enfin, je me dois citer un des premiers collectifs Ă  m’avoir fait jouer rĂ©gulièrement, constituĂ© d’une française, une amĂ©ricaine et un allemand qui organisaient les soirĂ©es Beat Attitude. On Ă©tait mĂŞme allĂ©s ensemble Ă  Berlin et j’avais jouĂ© dans un des clubs mythiques de l’époque, le Planet. J’ai rencontrĂ© pas mal de monde grâce Ă  eux et j’étais quasiment un de leur rĂ©sident.

En 1993 tu es parti aux Etats-Unis, Ă  New York. Pour quelles raisons ? 

J’ai parlĂ© de mes premiers pas dans la musique mais en parallèle je finissais mes Ă©tudes. Jusqu’en 1998, j’avais deux trajectoires parallèles : j’ai mis 6 ans entre mon premier mix et le moment oĂą j’ai dĂ©cidĂ© de devenir DJ de manière professionnelle. 

En 93, je finissais mes études de communication et j’ai eu l’opportunité de faire un stage pour un groupe français d’édition basé aux États-Unis. J’étais souvent allé là-bas durant mon adolescence et c’était un peu un rêve d’aller m’installer là-bas. Malheureusement c’est arrivé un peu au mauvais moment car ça commençait vraiment à bien marcher pour moi en France. J’ai grandi avec la scène rave et je partais au moment où elle décollait. Il y avait une certaine prise de risque car on pouvait m’avoir oublié à mon retour.

Mais mon envie de partir a Ă©tĂ© plus forte et j’avais un bon CV musical pour jouer sur place. Juste avant de partir, j’avais enregistrĂ© un des premiers CDs mixĂ© avec Pacman : « Rave master mixer vol 1« , ce qui Ă©tait encore très rare, y compris au niveau international. Cette compilation s’était bien vendue.

« Deux semaines après ĂŞtre arrivĂ©, je pouvais mixer en rave et après j’allais en club. Â»

Quand je suis arrivĂ© lĂ -bas, je voulais absolument continuer de mixer et le fait d’arriver chez un disquaire, demander Ă  rencontrer des organisateurs et donner un CD au lieu d’une cassette faisait plutĂ´t bonne impression. C’était aussi un assez bon timing car je suis arrivĂ© au moment oĂą la scène rave locale Ă©tait Ă  son apogĂ©e. De la mĂŞme façon que c’était souvent des Ă©trangers qui Ă©taient aux manettes en France, sur place il y avait un anglais qui organisait les soirĂ©es NASA. On m’avait conseillĂ© de le voir car il cherchait des djs avec un son un peu moins new-yorkais. 

Dans la ville, c’était en gĂ©nĂ©ral un DJ qui jouait toute la nuit, les places Ă©taient très chères et c’était impossible pour un petit DJ d’arriver et de jouer une heure ou deux dans un club. Les raves NASA Ă©taient ce qui ressemblait le plus aux soirĂ©es que je connaissais, avec plusieurs salles, plusieurs DJs… Du coup j’ai eu de la chance car j’ai donnĂ© mon CD Ă  cette personne, et elle m’a recontactĂ© quelques jours après pour m’inviter Ă  jouer. 

Ça a Ă©tĂ© assez magique pour moi de pouvoir faire ça deux semaines après ĂŞtre arrivĂ©, je pouvais mixer en rave et après j’allais en club. Si j’étais un peu nostalgique des raves françaises, notamment pour la population – en termes de club, on Ă©tait Ă  des annĂ©es-lumière de Paris. C’était une Ă©poque formidable pour le clubbing et la musique new-yorkais avec des artistes comme Masters At WorkDj PierreDj Duke , K.O.T…

Quel accueil était alors réservé pour les DJs européens comme toi ? La house et la techno étant des musiques d’origine américaine, comment étiez-vous perçus au niveau de la scène locale ?

Ces musiques ont effectivement des origines amĂ©ricaines mais c’est surtout les anglais et les allemands qui les ont propulsĂ© sur le devant de la scène, tout le cĂ´tĂ© rave Ă©tait nĂ© en Europe. Les organisateurs des soirĂ©es NASA voyaient les DJs europĂ©ens comme un moyen de se diffĂ©rencier des DJs locaux. On jouait moins de titres classiques, orientĂ©s soulful house et disco. Bien sĂ»r il y avait aussi des DJs amĂ©ricains qui jouaient durant ces soirĂ©es mais c’était souvent de personnes qui mixaient des styles qui ne passaient pas dans les clubs, comme de la Techno ou de la Jungle.

Personnellement, j’ai profitĂ© de cette expĂ©rience pour comprendre ce qu’était le son new-yorkais. DĂ©couvrir des lieux comme le Sound Factory m’a permis de voir d’autres manières de mixer, d’accueillir un public et ça m’a considĂ©rablement enrichi. On avait pas d’internet et donc pas de Youtube Ă  cette Ă©poque, et j’ai pu dĂ©couvrir ce pont entre le disco et les dĂ©buts de la house. J’avais dĂ©jĂ  pu cĂ´toyer quelques artistes amĂ©ricains quand j’étais en France comme Josh Wink mais lĂ  je rencontrais mes hĂ©ros : DJ Pierre, Todd TerryLouie Vega…

Ă€ ton retour en France, la scène rave avait-elle beaucoup changĂ©e ? 

Oui, les raves n’étaient plus du tout pareil, j’avais loupé l’année de transition qui au final n’était pas très glorieuse. Il y avait de plus en plus de raves qui étaient mal organisées, avec une clientèle qui était là pour de mauvaises raisons : on avait des braquages, des gens pas payés, trop de drogues et d’excès, ce qui a amené la répression des préfets et de la police.

Les organisateurs de soirées qui étaient plutôt house ont alors rapidement trouvé leur place dans les clubs et ceux qui étaient plus extrêmes, dans le hardcore ou la trance sont partis dans l’illégalité totale avec le mouvement des free parties. Au vu de mon style de musique, j’ai tout naturellement suivi ceux qui sont partis dans les clubs, et c’est comme ça que je suis arrivé au Rex.

« A l’époque, il n’était pas nĂ©cessaire d’avoir des headliners pour remplir le club. Je conviais des djs que j’apprĂ©ciais et qui avaient du talent Â»

Quelle a été ta première expérience au Rex ?

C’était pendant une soirĂ©e Temple, Ă  l’époque oĂą la cabine Ă©tait du cĂ´tĂ© du bar actuel. Je connaissais bien le club car j’y allais souvent pour Ă©couter Laurent Garnier ou d’autres djs. Je suis assez rapidement devenu rĂ©sident, je faisais les dĂ©buts de soirĂ©e avant les gros guests.

C’est Ă  ce moment-lĂ  que tu as lancĂ© les soirĂ©es Bass Culture?

C’est arrivĂ© peu de temps après : les organisateurs qui faisaient les Lunacy invitaient des artistes Ă©trangers, en gĂ©nĂ©ral de Detroit ou de Hollande les samedis soirs et il y avait plusieurs rĂ©sidents en rotation, Jacques de MarseilleJef K… et moi. Au bout de deux ans, ils ont dĂ©cidĂ© d’arrĂŞter ces soirĂ©es-lĂ  et Christian Paulet, directeur du Rex Ă  l’époque, a eu la bonne idĂ©e de vouloir garder l’esprit des samedis soirs avec cette musique. Il a proposĂ© aux rĂ©sidents de garder leur place, de continuer Ă  jouer une fois par mois et de conserver leur identitĂ© musicale tout en choisissant des guests Ă  inviter. C’est comme ça que tout a commencĂ©.

Quel est le premier artiste que tu as invité ?

Je ne me rappelle plus très bien, Ă  l’époque les budgets pour les cachets Ă©taient beaucoup plus petits et c’était difficile d’inviter des « stars Â», qui venaient en gĂ©nĂ©ral aux soirĂ©es de Laurent. On avait carte blanche sur la musique et il y avait toujours du monde le samedi donc il n’était pas nĂ©cessaire d’avoir des headliners pour remplir le club. 

Je pouvais principalement convier des djs que j’apprĂ©ciais et qui avaient du talent. Il y avait bien entendu des potes parisiens mais c’était aussi une Ă©poque oĂą j’allais beaucoup jouer en Belgique et en Hollande. J’y ai rencontrĂ© des djs locaux qui m’impressionnaient beaucoup, qui Ă©taient très Ă©clectiques dans leurs sets. Ça continue encore maintenant, mĂŞme si j’invite des noms beaucoup plus connus, il faut que ça reste des djs que j’aime. 

La première soirĂ©e Bass Culture Ă©tait en 97 et en 98, il y a eu un tournant musical suite Ă  ma rencontre avec Terry Francis. Il incarnait un peu l’émergence d’une nouvelle scène londonienne qui a donnĂ© naissance Ă  la tech-house, mĂŞme si c’est quelque chose qui ne veut plus rien dire Ă  prĂ©sent. Je me suis retrouvĂ© Ă  inviter pour la première fois Ă  Paris toute la bande : Terry, Eddy RichardsPure Science. Ă€ leurs cĂ´tĂ©s je conviais toujours des djs belges ou hollandais mais aussi des artistes West Coast comme Doc Martin qui incarnait un nouveau son californien mĂ©langeant disco et dub. 

Je commençais à produire à cette époque-là et je me retrouvais totalement dans ce style anglais. Il y avait des racines acid-house et dub qui me parlaient énormément. Les soirées Bass Culture ont trouvé une véritable identité musicale à ce moment.

Le tournant des années 2000 est souvent décrit comme une période un peu creuse pour les scènes house et techno françaises. Comment ça s’est passé pour toi ?

Ma carrière a vraiment pris son envol au dĂ©but des annĂ©es 2000. Je m’étais vraiment mis Ă  la production et je commençais Ă  signer sur des labels comme Ovum, qui m’a un peu aidĂ© Ă  me propulser sur la scène internationale. Je jouais beaucoup Ă  l’étranger, je sortais aussi une compilation qui marchait bien, les « D’julz Box« . 2000 et 2001 furent de très bonnes annĂ©es pour moi.

Vers 2003/2004, il y a eu un switch musical : ça ne me parlait pas du tout. Le terme « house Â» Ă©tait un peu devenu un gros mot, il fallait mieux dire « electro house Â». Ça a Ă©tĂ© une leçon. Â»

C’est vrai que peu de temps après, vers 2003/2004, il y a eu un switch musical avec l’electro clash d’un côté et les sons allemands plus axés minimal de l’autre. À ce moment-là j’étais un peu perdu, je ne retrouvais plus mes racines black music, on était dans l’anti french-touch, bien qu’on ait eu aussi cette période avant où il y avait une overdose de disco, qui m’avait poussé à m’orienter vers des sons plus dub. Là, on était carrément dans le rock : il n’y avait plus de groove, ça ne me parlait pas du tout, il n’y avait pas cet esprit funk.

Je jouais toujours dans les gros clubs parisiens, mais mon son Ă©tait devenu moins tendance. C’était une pĂ©riode plus compliquĂ©e, je tournais moins et je n’étais plus inspirĂ© par les disques que je trouvais dans les magasins. Ça a durĂ© environ 3 ans. Mais la soirĂ©e au Rex existait toujours et se passait toujours aussi bien, bien que le terme « house Â» Ă©tait un peu devenu un gros mot, il fallait mieux dire « electro-house Â». Finalement ça a Ă©tĂ© une leçon. On peut s’imaginer qu’une carrière ne fera que progresser, mais parfois on peut ĂŞtre ralenti par des Ă©lĂ©ments extĂ©rieurs Ă  notre volontĂ© ! 

J’ai pu rebondir quelques temps plus tard, vers 2005. Je me mĂ©fie beaucoup des Ă©tiquettes, mais le style minimale que je dĂ©couvrais Ă  travers mes voyages et mes gigs m’ont amenĂ© Ă  rencontrer des gens comme LucianoRicardo VillalobosLoco Dice ou Cassy. Je me suis rendu compte que c’était des gens dont je connaissais les productions, qui Ă©taient Ă©tiquettĂ©s minimale, mais qui jouaient la mĂŞme musique que moi. Ils passaient des morceaux Ă  eux, un peu plus abstraits, plus micro, mais aussi beaucoup de house de Chicago ou de New-York, de la techno de Detroit ou de la tech-house anglaise. Ils mĂ©langeaient beaucoup de styles, c’était de vrais djs.

Là aussi ça m’a servi de leçon, peu importe l’étiquette qu’on mettait dessus : electro, minimale ou autre, il y avait une grosse différence entre la musique que ces gens jouaient en club et la façon dont on les identifiait dans la presse. Leur façon de mixer me rappelait beaucoup ce que j’avais fait 7 ou 8 ans plus tôt avec des gens comme Terry Francis. On retrouvait les mêmes racines.

Assez naturellement, j’ai commencĂ© Ă  inviter ces djs, le premier Ă©tant Luciano. Il Ă©tait principalement connu pour ses lives – mais il n’était jamais venu en tant que DJ. On s’est alors rendu compte que c’était un excellent DJ ! J’ai Ă©galement conviĂ© des gens comme Onur Ă–zer ou Raresh. Pour moi ce n’était pas forcĂ©ment quelque chose de nouveau mais ils correspondaient Ă  une nouvelle mode en termes de son berlinois.  

Ça m’a permis de relancer un peu les soirées Bass Culture mais ça a aussi permis au public parisien de découvrir ces excellents djs. Ce sont des artistes qui me sont restés très fidèles pendant des années et qui ont continué de venir de manière assez régulière par la suite. Globalement, je demeure très content d’avoir pu contribuer à leur notoriété parisienne.

« C’est gĂ©nial que des djs de 20 ans connaissent tout le catalogue de Nu-Groove, Trax ou Strictly Rhythm. Mais un peu ennuyant de voir que la moitiĂ© des bacs des disquaires sont aujourd’hui des repress de classiques. Je suis sĂ»r que le changement va arriver, il faut laisser le temps Ă  la jeune gĂ©nĂ©ration de digĂ©rer 30 ans de musique Â»

Comme tu viens de le citer, il y a eu une pĂ©riode transitoire Ă  Paris oĂą les artistes principalement Ă©tiquetĂ©s « minimale Â» tenaient le devant de la scène. Cette pĂ©riode a prĂ©cĂ©dĂ© une vĂ©ritable explosion de la scène house et techno française, comment as-tu vĂ©cu ce puissant retour aux sources dans le pays ?

Je pense que le genre d’artistes dont on parlait juste avant ont ouvert la voie à cette nouvelle vague. En jouant des vieux morceaux de Chicago ou Detroit dans leurs sets, ils éduquaient très bien leur public. Il y avait beaucoup de jeunes qui commençaient à sortir à cette époque et qui entendaient de la house durant les sets de ces artistes et qui venaient me voir en me disant qu’ils adoraient la minimale, ce qui était assez drôle !

Il y a Ă©galement eu beaucoup de nouveaux producteurs qui tenaient absolument Ă  avoir le son le plus « oldschool Â» possible, allant jusqu’à saturer leur son pour qu’il sonne comme en 86. On a peut-ĂŞtre parfois Ă©tĂ© un peu trop loin dans ce fĂ©tichisme-lĂ  mais ça a nĂ©anmoins permis de faire dĂ©couvrir les racines Ă  toute une gĂ©nĂ©ration. C’est gĂ©nial que des djs de 20 ans connaissent tout le catalogue de Nu-Groove, Trax ou Strictly Rhythm. 

On doit toutefois garder en tête que c’est de la culture et que ça doit aider à passer à autre chose, il ne faut pas non plus tout le temps rester dans le passé. Même moi qui joue beaucoup de classiques (car ça fait partie de mon histoire), j’aime bien me pencher un peu sur ce qui se fait de nouveau et c’est un peu ennuyant de voir que la moitié des bacs des disquaires sont aujourd’hui des repress de classiques. Je suis toutefois sûr que le changement va arriver, il faut laisser le temps à la jeune génération de digérer 30 ans de musique et dans tous les cas, ce retour aux sources reste positif.

En parlant de cette nouvelle génération qui a donné un second souffle à la scène française, on peut aussi voir l’arrivée massive des médias sociaux comme Facebook dans l’interaction qu’ont les gens avec la musique électronique. Or les musiques house et techno ont tout de même cet esprit underground. Est-ce compatible avec ses modes de communication ?

À mes yeux, on baigne en plein paradoxe. Beaucoup d’artistes de ma génération sont très perturbés par cette présence massive des réseaux sociaux. Il y a un côté très positif avec la possibilité de pouvoir toucher beaucoup plus de monde en faisant la promotion de ses soirées, en partageant sa musique, c’est une vraie révolution. Mais comme avec toutes les révolutions, il y a un côté sombre.

Il y a effectivement une dimension qui me gĂŞne Ă©normĂ©ment mais avec laquelle je suis obligĂ© de composer pour pouvoir « survivre Â». Il y a quelques artistes très respectables qui ont rĂ©ussi Ă  garder leur carrière tout en restant toujours Ă  l’écart des rĂ©seaux sociaux, comme Ricardo Villalobos ou ZIP. Mais tous les autres, comme moi, on est en quelque sorte obligĂ©s d’accroĂ®tre notre narcissisme pour continuer Ă  mixer, pour faire notre mĂ©tier. On doit se prendre en photo, faire des vidĂ©os de ce que l’on fait… et je le fais vraiment Ă  contre-coeur. Si je pouvais m’en passer, je le ferai.

« L’image prend le dessus sur tout. Avant le public Ă©tait lĂ  pour danser, il ne prenait pas de photos, il ne filmait pas. Je ne suis pas un chanteur, je suis un DJ. Â»

Je pense qu’il y a quelque chose de dangereux car on est dans l’image, et ce n’est pas que la musique qui est touchée, mais l’ensemble de la société. L’image prend aujourd’hui le dessus sur tout. J’ai récemment vu un reportage sur le hip-hop où une femme disait qu’à présent, on écoutait la musique avec les yeux, et je pense que c’est vrai. Je ne suis pas forcément quelqu’un de nostalgique mais cette époque où les gens ne regardaient pas le DJ me manque un peu. Le public était là pour danser, il ne prenait pas de photos, il ne filmait pas.

Lorsqu’on mixe, on est pas dans un concert : je ne suis pas un chanteur, je suis un DJ. Quand j’ai 2 000 personnes face à moi, je me demande ce qu’ils regardent, je suis pas là pour faire une danse ou quoi que ce soit mais passer des disques. Maintenant c’est ce que les gens attendent. Je préférerais qu’ils dansent ensemble, en écoutant réellement ce que je fais.

On peut constater qu’actuellement, on a cette prédominance de la house et de la techno avec également un retour de styles comme le breakbeat. Dans l’ensemble, ça reste toutefois des sons créés dans le passé. Selon toi, quels pourraient être les futurs champs d’évolution de la musique ?

Si seulement je le savais ! Il y a toutefois un sujet que je trouve très intĂ©ressant avec la nouvelle gĂ©nĂ©ration, c’est son ouverture musicale. Quand j’entends des DJs très jeunes jouer, ils n’hĂ©sitent pas Ă  mĂ©langer les styles : on passe de la techno Ă  la disco avec un peu de drum’n bass en prime, et pourtant le dancefloor ne va pas se vider. C’est quelque chose que je ne vais pas faire dans ces extrĂŞmes-lĂ , je joue de la house ou de la techno et je vais rarement jouer de la disco ou du drum’n bass dans mes sets. 

C’est très positif et intĂ©ressant pour la suite, car si le public est ouvert Ă  ce mĂ©lange et que les DJs peuvent explorer de nombreux styles, ça signifie que pour la production il va se passer la mĂŞme chose. Le mĂ©lange, le mariage des genres musicaux, c’est probablement vers ça que vont aller les prochaines innovations, car tout commence par le dancefloor. Les producteurs se nourrissent de ce qu’ils entendent en club ou en soirĂ©e pour crĂ©er leurs morceaux. A titre personnel, j’ai toujours eu un faible pour les morceaux hybrides, qui recoupent plusieurs styles et qu’on ne peut par consĂ©quent ranger dans aucune case. Si l’évolution va dans ce sens, je pense donc que ça devrait me plaire. 

« Le mĂ©lange, le mariage des genres musicaux, c’est probablement vers ça que vont aller les prochaines innovations. Car tout commence par le dancefloor. Â»

Enfin, un autre aspect qui est indĂ©niablement liĂ© Ă  l’évolution musicale, c’est l’évolution technologique. Sans l’arrivĂ©e de la 808, de la 909 et du sampler, la house n’existerait pas. Peut-ĂŞtre qu’une Ă©volution Ă  ce niveau amènera une nouvelle musique pour danser, la vraie rĂ©volution musicale se fera Ă  travers le prisme de la technologie. 

Parlons à présent de ton label, Bass Culture. Combien de sorties à l’actif du label ?

Je prĂ©pare actuellement la 54e sortie sur  Bass Culture et la 4ème sur un sous-label crĂ©Ă© l’annĂ©e dernière : BC Limited. 

Plus haut dans l’interview était abordé la question de l’évolution des styles de musique. La ligne artistique du label a-t-elle été touchée par cette évolution ?

Complètement. Que ce soit pour les soirĂ©es ou le label Bass Culture, on retrouve un peu mon prolongement en tant que DJ. Tout est liĂ© Ă  ce que j’aime jouer en soirĂ©e depuis mes dĂ©buts. Quelqu’un qui vient Ă  mes soirĂ©es sans connaĂ®tre mon label retrouvera un peu la mĂŞme ambiance musicale en le parcourant, et vice-versa. Le groove est toujours essentiel, que les morceaux soient deep ou plus hard. Tout ce qui m’a nourri musicalement est prĂ©sent sur le label. 

Les morceaux qui sortent sur Bass Culture sont des morceaux faits pour ĂŞtre jouĂ©s en club. On a parfois le cĂ´tĂ© un peu « dj tool Â» car on peut tout Ă  fait avoir des morceaux qui aient du sens, qui ne soient pas trop linĂ©aires. On peut avoir du caractère dans un DJ tool. 

« Tout ce qui m’a nourri musicalement est prĂ©sent sur le label. Â»

Quelles sont les sorties qui ont le plus marché sur le label ?

Chaque annĂ©e on a une ou deux sorties qui cartonnent bien. Mr. G est un des artistes que je suis le plus fier d’avoir signĂ© sur le label et une de ses sorties a d’ailleurs Ă©tĂ© un petit « hit Â» underground. Au-delĂ  de savoir quelles sont les sorties qui ont gĂ©nĂ©rĂ© le plus de ventes, ce qui me plaĂ®t c’est de voir lesquels des titres seront le plus jouĂ©, par exemple aussi bien par DVS1 que Moodymann. Pour moi c’est une vraie satisfaction de voir des morceaux du label jouĂ©s par des DJs très diffĂ©rents.

En gĂ©nĂ©ral, Mr.G arrive bien Ă  faire cette passerelle Ă  travers ses productions. Plus rĂ©cemment j’ai Ă©galement sorti des titres de MP, un jeune roumain que j’ai dĂ©couvert via Raresh, qui l’avait sorti sur son label. Il est très talentueux, ses disques se vendent bien et sont jouĂ©s par des djs aux backgrounds très diffĂ©rents. 

Aujourd’hui, j’ai la chance de pouvoir sortir des morceaux aussi bien de jeunes producteurs comme John Jastszebski que d’artistes qui sont dans le milieu depuis plus de 25 ans, comme Steve Rachmad ou Ben Sims. C’est un peu comme pour mes soirĂ©es : mon expĂ©rience et mes connexions me permettent d’inviter des artistes reconnus, mais si je dĂ©couvre un jeune de 20 ans qui a une patte incroyable, je ne vais pas hĂ©siter Ă  lui demander un EP. 

On arrive à la fin de l’interview, peux-tu nous dire quels sont tes projets pour les prochains mois ?

Tout d’abord ma prochaine sortie pour le label, qui est un EP de remixes de ma dernière sortie. On retrouvera Dj SkullSebo K, MP, et un artiste que j’adore et qui sort peu de morceaux, Henrik Bergqvist. En parallèle, au niveau de la production, je travaille sur un Remix pour Sebo K qui sortira l’annĂ©e prochaine et un morceau qui sortira sur une compilation de Popcorn Records (je serai bien entourĂ© : Point G, Aubrey, Amir Alexander…). 

Pour finir, le disque que tu Ă©coutes beaucoup ces derniers temps ?

Le remix de Moodymann de la dernière sortie de Pollyn « Sometimes You Just Know Â», que j’ai beaucoup jouĂ©e cet Ă©tĂ© et qui est encore restĂ©e un peu en dehors des radars. Pour moi c’est un vrai tube, Ă  chaque fois que je la joue on me demande ce que c’est.

 



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